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« LES MOTS POUR SE TAIRE » de Timothée Guérin est une pièce basée sur un échange houleux, ingrat, corrosif et intense d’un couple au bord de la vie, de l’ennui, du rêve et de la routine, mais qui s’aime. Chaque séquence a son sujet à un rythme effréné.

Cette pièce de Timothée Guérin raconte les histoires d’un couple qui n’en a pas. Elsa et Marc vivent beaucoup. Ils sont insatiables, enthousiastes, corrosifs. Ils s’aiment sans hésiter et se sollicitent sans relâche. Leur imagination est le garde-fou de la routine, leur énergie l’antidote de l’ennui. Comme ils se comprennent sans parler, leurs mots sont affranchis de deux tâches ingrates : traduire les pensées et relater le réel. Les mots pour se taire est un hommage à l’enthousiasme, aux mots, à l’exigence, au rêve, à la subtilité et à l’entièreté.

« LES MOTS POUR SE TAIRE » de Timothée Guérin aux éditions de l’Harmattan. Rencontre…

Timothée Guérin, en quelques mots ?

Je suis un obsessionnel. La structure, la phrase, le mot, la ponctuation, le sens, le rythme, l’implicite, l’épaisseur, la profondeur, la légèreté, l’évocation, l’humour, l’efficacité, l’attachement, la surprise… Je suis insatiable. Dans l’écriture théâtrale, tout me passionne, donc rien ne me va.

Comment êtes-vous venu un jour à prendre la plume et à écrire ?

Je haïssais la plume, littéralement. J’écrivais mal, gros, c’était saccadé, fatalement gauche. J’adorais l’écriture et je détestais écrire. Dès le début du collège, je me réfugiais de ce paradoxe dans la production de textes courts. L’ordinateur a été un réel déblocage. La magie d’écrire au rythme de la pensée, de ne pas casser l’idée dans le frein de son expression. Je parle vite, j’écris vite. Je me suis formé à la sténographie, puis à la dactylographie. L’écriture est devenue un moyen de dérouler ma pensée. Pour que je sache ce que je pense, il me suffit d’une page Word. Le moindre courriel administratif est devenu une occasion d’écrire, de prendre du recul, d’esthétiser le réel et de penser. Je soigne même mes textos, mes post it. Je crois que je suis dingue. Pour moi les mots sont le décor des choses.

Et très vite, l’écriture a appelé l’oral : paroles, dialogues, sketches, pièces, cours (je suis enseignant par ailleurs). Pour éviter le côté mortifère de l’écriture. Pour l’aboutir, la subtiliser, la faire vivre.

Où trouvez-vous l’inspiration ?

Je déteste écrire sur moi et sur ce qui m’implique de manière trop frontale. Je n’écris pas non plus sur ce que je vis. Je ne pars jamais directement du réel. Je vis, beaucoup. Et ça écrit tout seul. Moins j’ai de temps libre, plus j’ai le temps d’écrire. Je retrouve évidemment des expériences personnelles influentes dans mes textes, des valeurs, des sujets, des détails, mais je les découvre en tant que lecteur, après coup.

Comment a été conçu le texte de la pièce de théâtre Les Mots pour se taire ?

Tout est parti d’une idée, une nuit en m’endormant. Écrire le dialogue jovial d’un couple au bord du précipice. Je m’en suis relevé. Injecter la légèreté et l’enthousiasme de vivre dans un dialogue quotidien sombre : morne ou grave. Quelques pages plus tard, j’avais les grandes lignes d’un scénario, deux personnages principaux, une pièce à écrire et encore trois heures devant moi avant que le réveil ne dissipe la nuit.

Que se cache-t-il derrière le titre Les Mots pour se taire ?

Des montagnes de secrets. L’idée est que l’on puisse disséquer ce titre pendant des heures riches en trouvailles, qu’on lise la pièce pour vérifier et qu’elle délivre malgré tous des sens nouveaux. Si j’étais mon service après-vente, j’aimerais dire au lecteur qu’il trouvera dans ce livre, entre autres, tout ce qu’il avait osé imaginer en analysant le titre. Mais je n’ai pas de service après-vente, alors en cas de déception, n’espérez tout de même pas de remboursement.

Chaque séquence possède son sujet. Quelle en est l’idée ?

Du pointillisme. Une mosaïque qui prend son sens à mesure que l’on pose les carreaux. Qui oblige à reculer pour comprendre et, en même temps, de laquelle on doit pouvoir s’approcher pour vérifier chaque détail. Cela permet à la fois d’impulser un rythme frénétique, qui doit suffire à porter le lecteur, et de le questionner, au fil de la lecture, sur ce qui reste quand les sujets changent.

Dans cette pièce, les mots fusent dans tous les sens et dans toutes les atmosphères à un rythme effréné. Est-ce une façon de raconter le quotidien d’un couple ordinaire ?

Oui, d’une certaine manière. Je voulais qu’un livre puisse faire transpirer. Que le lecteur ait des courbatures. Et surtout que les comédiens soient cuits, les spectateurs rincés. Que l’on soit saisi par cette énergie, cette urgence de vivre. Il y a un espace entre ce que l’on pense et ce que l’on dit. Je ne parle pas de la malhonnêteté, mais ce que l’on pense colore ce que l’on dit, la pensée est rarement exprimée telle quelle. Par exemple, notre humeur nous fait parler, mais nous parlons rarement de notre humeur. Dans ces scènes quotidiennes, ce rythme soutenu est un indice du gouffre entre ce que les personnages disent et ce qu’ils pensent. Ce contraste fort entre la platitude du quotidien et le rythme effréné de la forme et des répliques. Ce rythme n’a apparemment pas lieu d’être. Il est suspect, ou en tout cas, il doit paraître tel.

Et puis c’est l’idée d’un feu d’artifice permanent. Un rythme tel qu’il empêche le spectateur de se retourner sur ce qu’il vient d’entendre. Le marquer sans lui laisser entièrement le temps de l’analyse. Pour augmenter la tension. Et que le spectateur se sente forcé de vouloir suivre l’intrigue, à défaut de pouvoir l’anticiper. La suivre, même si son intuition lui déconseille de s’aventurer trop loin sur ce chemin.

Pensez-vous avoir dessiné la vie des couples d’aujourd’hui ?

Je ne pense pas. Je ne vise pas l’« aujourd’hui », ce n’est pas une prise de température de l’époque. Et je n’espère pas, d’ailleurs, qu’« aujourd’hui » deux couples se ressemblent. C’est un couple universel. Un archétype. Un modèle, peut-être, donc. Un couple imaginaire en tout cas. Sur la quatrième de couverture, je parle de la suggestion d’une manière de vivre « impossible et séduisante ». C’est ma description de cette pièce, mais aussi de l’art, au fond, du projet artistique en général. Proposer plutôt que décrire, autrement cela devient de la science, mais proposer de l’inaccessible, autrement cela devient de la politique.

Comment est née cette rencontre avec les Éditions L’Harmattan ?

Un jour, j’ai fait deux calculs : celui du prix de l’envoi de manuscrits papier par la Poste à plusieurs maisons d’édition parisiennes depuis Bordeaux et celui de la marge moyenne que dégage un auteur de théâtre sur un ouvrage édité. Ce jour-là, j’ai décidé de garder le manuscrit pour moi.

Peu après, ma compagne et moi sommes montés avec notre fille saluer des amis à la capitale et nous en avons profité pour visiter Paris. J’ai un peu honte, mais le seul fragment de Paris que ma fille de trois ans connaît désormais, c’est le trajet à pied entre Flammarion et Albin Michel. En passant, heureusement, par L’Harmattan. Pour la rencontre, ce fut brut : je les ai interpellés d’un coup de manuscrit, ils m’ont répondu par un contrat.

J’ai signé ce dernier tout en culpabilisant encore un peu vis-à-vis de ma compagne pour ce weekend parisien, mais je lui ai dédié le livre alors elle ne peut rien dire.

Envisagez-vous une adaptation théâtrale par exemple ?

Nous jouons depuis près d’un an au Labothéâtre La Rousselle, avec deux acteurs lumineux que je mets en scène. Je me charge des personnages secondaires. Elsa a toute la puissance et la profondeur requises. Marc est à la fois aérien et chirurgical. Leur relation est dense et impénétrable. Et d’une complicité foudroyante.

Pour permettre aux lecteurs retardataires de se faire une idée, nous jouons encore à La Rousselle, ainsi qu’à l’ATN, au Pourquoi pas. Et nous avons quelques pistes à Nérac, Barcelone, Paris, courant 2019. Le plus simple pour nous voir reste d’inviter la Compagnie de l’impensible. Nous sommes bien éduqués, nous accepterons.

Timothée Guérin, quelles sont vos influences ?

Elles ne sont pas théâtrales. Je pourrais dire Guitry, Pinter, mais je crois que c’est faux, que je recolle après coup. En revanche, mes influences artistiques, au sens large, sont nécessairement là, même si je ne les convoque pas au moment d’écrire. Musicales (Radiohead, Noir Désir, Brel, Bowie, Sophie Hunger), humoristiques (Desproges, Gardin, Astier, Dedienne), cinématographiques (la liste est trop longue et impossible à élaguer). C’est l’univers dans lequel je baigne, je lui voue une telle admiration et lui accorde une telle place qu’il ne peut pas être absent de mes travaux.

Timothée Guérin, quel est votre futur ?

J’ai la chance de ne pas partager l’immense précarité du milieu théâtral, du fait de l’enseignement supérieur, dans lequel j’exerce à temps plein. Je cherche donc à tenir sur les deux fronts, pour ne jamais me sentir obligé d’écrire, ou de jouer, pour vivre. Je préfère l’inverse. Quitte à faire converger mes deux activités : j’enseigne actuellement l’écriture, l’art oratoire, le théâtre, l’improvisation, en plus de la philosophie et de la culture générale. Mais pour le plus grand bonheur de ma créativité, mon avenir reste incertain.

Que lisez-vous en ce moment ?

Je ne lis pas, c’est un drame. Mon métier m’oblige à lire ce que je ne veux pas. Je parviens à créer une organisation dans laquelle je n’ai pas un instant pour ces lectures. Mais dans ce contexte, je culpabilise de lire autre chose. Et ma table de nuit est construite en livres que l’on me recommande ou que l’on m’offre. Comme je suis incapable d’abandonner un roman commencé, le hasard me dicte une interminable bibliographie qui, trop souvent, m’ennuie. Mon rythme de vie se charge du reste. Je fractionne trop. Par exemple, je lis Le Mythe de l’individu, essai percutant de moins de 200 pages du philosophe psychanalyste franco-argentin Miguel Benasayag, depuis à peu près trois ans.

Je lis la presse, beaucoup, mais mal, et un demi-millier de copies par an. Je lis des publicités mal formulées, des courriers administratifs sans espoir, des slogans malhabiles, je lis du mauvais utilitaire et des fautes d’orthographe. Je crois que c’est ça, en fait, ma principale source d’inspiration.

Timothée Guérin, quelle est votre définition de la littérature ou du théâtre ?

Je viens de la philosophie. Pour moi, la littérature est une récréation nécessaire. C’est le déploiement esthétique d’une idée. Ça change du déroulement logique d’une thèse. Il n’y a ni la lourdeur de l’argumentation ni l’enjeu de l’affirmation. C’est l’histoire d’un imaginaire, dont personne ne demande si son auteur l’étudie ou le défend. La création d’un possible immédiatement rendu nécessaire. Sans Shakespeare, sans Baudelaire, sans Céline, sans Borges, le réel serait honteux de petitesse. La vraie littérature, ce serait la création d’un avant. Et l’injonction d’un après.

Je ne vois pas le théâtre comme une branche de la littérature. Au contraire. D’abord, le théâtre englobe la littérature puisqu’il la synthétise. C’est une épuration, sans indirect, parfois sans didascalie. Un texte sans contexte. Et le théâtre ne part pas seulement de la lettre. Il part aussi du corps, il part aussi du regard du spectateur. Du silence. De cette énigmatique énergie des planches, entre puissance et dureté. Et de cette magie qui transforme les personnages en rôles. C’est une interminable discipline qui offre à l’acteur d’être, rôle après rôle, l’humanité entière. C’est aussi un travail infini, une interminable relecture. Et une rencontre entre acteurs et metteur en scène. C’est une aventure assez folle. C’est un art qui s’explore lui-même : c’est l’endroit du décor.

Un mot de fin !

Je suppose qu’un silence serait approprié.

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« LES MOTS POUR SE TAIRE » de Timothée Guérin

Collection Théâtres

86 pages • 12 • décembre 2018

Éditions de l’Harmattan

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